Se lancer à l’assaut d’un 6000m, en hiver, en guise de préparation pour mes futurs ascensions. Cette idée à germé durant le trek du Chadar, en Inde. La haute montagne, j’y pensais beaucoup. J’y pense toujours. C’est comme un écho qui résonne en moi. Mon défi des 7 sommets reste constamment présent dans un coin de mon esprit. Je pense à la préparation, à l’effort, à ce pari fou que je vois comme un challenge sportif mettant du piment dans mon existence. C’est ma réponse personnelle au grand « Pourquoi ? »

Durant le trek sur le fleuve gelé, dans cette région que l’on nomme le petit Tibet, les sommets enneigés au porte de l’Himalaya sont vos compagnons du jour. Au fond de la vallée encaissée. leur vue est comme un chant de sirène irrésistible. On a envie de contempler le monde de là-haut. En tout cas moi j’ai envie…

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thé sur les routes du Zanskar

Je trottinais avec mon guide, Stenzin, frère jumeau de Tachi, m’ayant offert un mantra accroché à ma veste et le surnom « d’homme rapide ». Une vingtaine de kilos sur le traîneau, une quinzaine sur le dos, à 3000m par -15 et on avance avec le sourire. J’étais fier de moi. J’étais fier de ce que je ne pensais pas pouvoir accomplir avec ma frêle stature mais que je réalisais tout de même chaque matin. Après l’effort, je partageais en silence le thé avec les locaux et les autres porteurs. Autour du poêle ou du feu de camp, seule source de chaleur, on discutait ascensions avec Tachi… ou Stanzin, son frère jumeau. Je les confondais toujours. Je lui disais que les 150km du Chadar n’étaient pas suffisant, il me fallait un autre défi. Il mit plusieurs jours à me donner une réponse… à me donner la réponse que j’attendais.

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Pause avec mon guide, Stanzin

Ascension hivernale au Ladakh ? Le Stok Kangri ? Impossible !

 

A Leh, tout le monde vous dira qu’il est impensable d’effectuer une ascension hivernale au Ladakh. Trop de neige, trop de risques d’avalanches, températures trop extrêmes, trop dangereux. « Non, ce n’est pas possible ». On vous le répétera plusieurs fois en dodelinant de la tête, à l’indienne . On insistera, mais pas assez. Pas assez pour moi. « Impossible » ne rentre pas dans mon vocabulaire. Je suis comme hermétique à ce mot. Il y a un côté obstiné chez moi, obtus tel un âne. Au départ, j’avais pensé au Kang Yatze I, 6400m mais on m’a affirmé que personne ne se joindra à moi et que la crête menant à la cime présente trop de risques. Pas de guides disponibles.:. bon, je ne ne suis pas suicidaire et je n’ai pas encore assez d’expérience pour me lancer seul. Surtout quand vous voyez la tête des guides lorsque vous leur parlez d’une ascension hivernale du Kang Yatze. Ils font une de ces mines… hé,on dirait qu’ils ont déjà un pied dans l’cerceuil… J’veux dire que, obstiné ou pas, la vue d’un indien à l’air cadavérique vous refroidit. Vu qu’il fait déjà -20 dans la pièce, on frise l’hypothermie. Bref.

Décontenancé, moi ? Non, pas pour si peu. Je me disais bien qu’il devait y avoir un autre 6000m dans le coin qui fera l’affaire… malheureusement pour mes interlocuteurs, et grâce à la magie d’internet, j’apprendrai plus tard que le Stok Kangri, 6153m, la montagne la plus haute visible depuis Leh, a connu une ascension hivernale couronnée de succès en 2002. Exploit réitéré plusieurs fois… par des apprentis guides. C’est faisable donc. Après quelques heures de dodelinement où l’on frisa le torticolis, j’extirpe un “peut-être » concernant ce nouveau projet avec l’un des guides organisateurs du trek.

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vue sur le Stok Kangri depuis Leh

Stok Kangri, la montagne qui s’éteignait la dernière, le soir venu, et qui s’illuminait la première au petit matin, était donc à ma portée.

Encore me fallait accélérer le pas afin de finir le trek du Chadar plus tôt dans le but de me laisser du temps pour préparer l’expédition et, accessoirement, pour me reposer avant de me lancer.

C’est ainsi que, sur le retour, j’ai parcouru 110 km en 3 jours. Évidemment, il a fallu que je me blesse l’avant dernier jour par un faux pas sur la glace. Mon genou droit a grimacé. Moi encore plus… surtout quand je lui ai annoncé qu’il lui restait 45km à traverser le lendemain. Mais c’est passé, dans la douleur, dans le froid, en forçant, j’ai souffert, mais c’est passé.

 

Stok Kangri, les doutes et la peur

 

Je m’appliquais de la pommade chaque jour sur ce genou pour être prêt. A côté, on peaufine les détails de l’expédition. Mais j’ai une boule dans le ventre… cela me met mal à l’aise. Je n’en connais pas la raison. C’est juste là…Est-ce parce que j’ai mal digéré certains récits d’ascensions? – les indiens en font toujours trop. Ils aiment les superlatifs – est-ce parce que c’est ma première hivernale, mon premier 6000m ? Hé, ce n’est pas une balade comme le Kilimandjaro ou le mont Fuji qui m’attend…

Merde, j’ai la peur qui m’étreint. J’en ai honte sans que je puisse dire pourquoi. C’est pourtant humain non ? Je ne suis pas invincible. Si je chute, c’est pas vraiment le sol qui va morfler… Comme une envie de reculer devant la plateforme lors d’un saut à l’élastique. J’ai l’palpitant qui s’emballe dans le creux de mon lit. Vous savez pourtant que c’est trop tard, que c’est inévitable et pourtant on recule. Je lâche mes états d’âme dans une publication facebook.

“Voilà. C’est lancé. Demain, je devrai m’attaquer au Stok Kangri (6123m). 6 ou 7 jours. C’est la plus haute montagne que vous voyez de Leh. Je voudrai pouvoir vous dire que je me sens brave, fort, sur de moi, impatient. Ce n’est pas le cas. Ce n’est plus le cas.

Une fois les billets échangés, toute l’excitation a disparu. Je me sens nu, misérable, pitoyable, effrayé par la folie de ce projet. Je me sens capable de rien, coupable de surestimer mes forces. Je n’ai pas encore fait un pas en sa direction que les doutes me nouent l’estomac. Par cette nuit étoilée, j’aperçois son ombre menaçante et j’ai peur. Une peur qui me fait monter les larmes aux yeux. Peur que mon genou flanche, peur de glisser sur le glacier, peur de ne jamais revenir. J’espère que la nuit m’apportera ce courage qui en ce moment me fait cruellement défaut. “

Les commentaires d’encouragement fusent. Cela fait chaud au coeur, on se sent moins seul. Moins con à ressentir un sentiment des plus humains. Le lendemain, le réveil sonne. Je me sens étrangement calme. Je suis résolu. La machine est lancée. Quelques heures plus tard, je me retrouve au centre d’alpinisme. Je signe calmement ma décharge concernant tout incident qui pourrait survenir durant l’ascension. “Oui je suis conscient des risques…”

On me demande si j’ai de l’expérience concernant les ascensions hivernales.
Je mens, bien évidemment. On signe mon autorisation. Formalité indienne bouclée par un sourire. Je sais, il n’est question que de ma vie au fond… ma vie et celle des guides et porteurs qui m’accompagnent. Sur le coup, je me sens stupide à risquer leur vie pour ce que certains nomment une lubbie. Mais personne ne les forcent… chacun est conscient que toute ascension comporte un risque. Le soir, le soleil se couche sur Leh tandis que l’on roule siliencieusement en direction de la vallée de Markha.

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en route vers la vallée de Markah, au loin Leh