Nous sommes partis les premiers, avalés par la nuit, sous la lueur vacillante de notre frontale. Mon guide, Romain, et moi, craquant sous nos pas léger la neige gelée par le froid. J’étais impatient, comme toujours en pareil occasion. Impatient d’être sur la route. Impatient d’accrocher les premiers rayons alors que nous serions sur le chemin du sommet. Impatient d’être là-haut et de me sentir, le temps d’une respiration, frêle mortel dans les chaussures d’un géant.
Mais je n’ai pas approché le sommet, j’ai de longues minutes durant, seulement frôlé la mort.

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Meije Ouest : Récit d’une ascension ratée.

Mon esprit donc, était déjà ailleurs. Je n’étais pas sur le moment. Grave erreur que je paierai plus tard. J’étais focalisé sur les images à rapporter, non sur ma, ou plutôt, sur notre sécurité. Car une cordée est une chaîne. Elle tient si tous les anneaux sont solides. Par ma maladresse, je nous avais affaibli.

Je n’ai pas vérifié assez consciencieusement l’attache de mes crampons. Je me l’explique avec le recul mais ne me pardonne pas cette erreur. Beaucoup n’ont pas la chance de méditer sur ce qui aurait pu être amélioré.

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Nous voici à la moitié de l’ascension, juste avant le seul passage difficile. Une épaule escarpée et glacée. Le seul passage qui pose un peu problème dans toute l’ascension de la Meije, mais rien d’impossible pour un alpiniste ayant un minimum d’expérience. Ce n’est pas non plus un mur vertical, loin de là. Romain, mon guide, est passé en premier pour installer la voie. Mon tour arrive, je dois simplement récupérer les vis plantée dans la glace et suivre les traces.

Le guide guide. Le client suit. Jusque là, tout allait bien.

J’avance lentement, quelque peu ballotté par les bourrasques matinales. J’ai, malgré moi, dévié quelque peu des traces. J’entends Romain qui me demande de me hâter. Nul raison d’y passer plus de temps qu’il n’en faut. Mais quelque chose ne va pas. Ma progression est lente. Mes gestes comme moins assurés. Je pose le pied gauche et glisse brutalement d’un bon mètre. La corde se tend et me retient. Mes genoux cognent violemment contre la glace. Je n’arrive pas à rester stable.

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Je patine. La lumière de ma frontale accroche mon pied gauche. Je vois la lanière défaite de mes crampons. Ils pendent sur ma chaussure. Je tends ma main et là, comme un ralenti au cinéma, mes crampons glissant lentement et disparaissant, plus loin, plus bas, avalés probablement dans la crevasse.

Et là c’est le blanc. Les battements de mon cœur ralentissent. Je sens la sueur froide coulant dans mon dos. Je prends brutalement conscience de ma situation. Mauvaise. Sans Romain pour me retenir, j’aurai probablement suivi les crampons. Je frissonne. Plaqué par quelques sursauts du vent, pour la première fois de ma vie, je ressens la peur. La vrai peur. Non pas celle qui accélère le rythme de notre cœur devant un film d’horreur ou nous fait crier de plaisir dans un grand huit. Non, la peur qui vous bloque. Vous tétanise. Vous immobilise. Celle qui vous déleste de toute force, de toute volonté.

J’étais comme dissocié de moi-même. C’est étrange. C’était comme dans un film dont je devenais le spectateur. Je voyais l’acteur principal de la scène d’action, bêtement suspendu à une paroi. Pantin tremblotant. Pantin apeuré. Incapable de bouger. La partie logique de mon cerveau se demandant « Mais pourquoi il ne bouge pas ce con ! » Je savais que je devais bouge. Je devais bouger bon sang. BOUGE ! Mon corps ne me répondait plus.

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J’étais hypnotisé face au sombre vide insondable, y plongeant dangereusement mon regard. Je me sentais infiniment petit, si tristement faible. J’avais perdu tout repère. Le temps, l’espace, tout se cofondait. Immobile, j’entendais vaguement Romain hurlant de me ressaisir. Il devait gueuler fort car l’écho de sa voix résonna jusqu’au refuge. Moi, perdu dans ma bulle, secoué par le vent, j’étais ailleurs. Le temps semblait interminable. Je balbutiais difficilement quelques mots sur ma situation. Romain continuait de hurler à plein poumons. Durant d’interminables secondes, minutes, je ne saurai le dire, ses cris se perdaient sur le mur de ma peur. Et sa colère grondait dans sa voix. Par une corde, nos vies étaient intimement liées. Lui le guide et le jeune père de famille, moi le client, jeune et stupide inconscient.

Peu à peu, ses mots me ramenèrent à l’instant présent. Celui ou j’étais pleinement conscient qu’un mauvais geste, qu’un mauvais pas, nous amèneraient tous les deux plus bas. Et plus bas signifiait au mieux, quelques os cassés au pire… au pire, je préférai ne pas le nommer.

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Je me suis ressaisis. Je n’avais pas le choix. Honte, colère, reste d’orgueil, tout se mêlait pour me faire retrouver de ma contenance. Personne ne ferait le chemin inverse à ma place. Personne. La merde dans laquelle on se trouvait était de ma faute et c’était à moi qu’il incombait d’en sortir. Ça ou la crevasse. Malgré la peur qui semble arracher les derniers bribes de ma volonté, en chacun de nous sommeille un instinct reptilien. Une force primaire. Celle de la survie. Lentement, péniblement, je suis revenu sur mes traces. Je n’avais pas le choix. J’ai réinstallé une vis de sécurité, la seule que j’avais sur moi. Une seule vis, jusque lors me tenait à la paroi, avec Romain tenant la corde au dessus. Mon stage UCPA m’avait appris qu’il en fallait deux pour être pleinement assuré. Ma main tremblotait. Mon piolet semblait peser des tonnes. Je n’arrivais qu’à taper mollement la paroi glacée avec ce dernier. Au lieu d’un coup franc et sec pour l’enfoncer, on aurait dit que je m’amusais à creuser une tranchée dans un bac à sable. Je devais lutter contre cette partie de mon esprit qui m’annonçait que j’allais échouer. Que l’aventure s’arrêtait là. Que la stupidité dont j’avais fait preuve plus tôt a un prix et que j’aurai la déchirure d’une famille sur la conscience. Oh que je haïssais cette partie faible, impuissante, défaitiste qui sommeillait en moi et dont je venais de faire la brusque découverte.

Je mettais toute ma concentration à coordonner mes mouvements. 1 sortir la vis sans la faire tomber du mousqueton, 2 visser la vis avec mon piolet, 3 ne surtout pas faire tomber le piolet. Tiens la vis. Maintien le piolet. Tiens la vis. Tourne ce putain de piolet. TOURNE. Pendant ce temps, je tenais debout contre la paroi sur un pied, ma vie au bout du fil, tel un mauvais funambule.

Cet exercice me sembla, déjà à moi, interminable. Romain, plus haut, fulminait de colère devant ma lenteur. Mais nous sommes revenus sur une pente plus sûre. Ma peur se dissipa aussi brusquement qu’elle était venue.

Le constat était là. Romain me jeta un regard noir, dur. Il n’y avait rien à dire de plus. Tout était déjà dit dans le silence de ses yeux. Le projet de sommet avait échoué. Ma déception, ma colère contre moi-même était grande. Mon amateurisme nous a mis en danger. Je regardais la pente sous les premiers rayons. Sous le soleil apparaissant à l’horizon, elle paraissait beaucoup moins menaçante et déjà, les autres cordées avançaient là ou, moi, j’avais du reculer.

Certains passent, d’autres échouent.

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Mais la vraie réussite n’est pas d’arriver au sommet. La réussite, c’est de rentrer vivant. Ce n’est pas de moi, je rapporte les paroles d’un montagnard. Victorieux ou non mais, dans tous les cas, plus humble, plus expérimenté, nul doute. Sous cet angle, je n’avais pas totalement échoué. J’ai connu la peur de la mort. Il me faudra apprendre à la dompter.

La montagne fut néanmoins doublement magnanime. Premièrement, nous étions vivants. Je me rappelais soudainement que beaucoup d’alpinistes sont morts pour une photo. Pour une pause, pour une image immortalisée sur une corniche qui l’était beaucoup. J’étais pas passé loin moi non plus. Obnubilé par la lumière que j’aurai là-haut, j’ai oublié de vérifier mon principal instrument qui m’y mènerait : mes pieds.

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Mais la montagne m’a, cette fois-ci, semble t-il, pardonné mon arrogance. Au retour, ce fut une explosion de couleurs pour le lever du soleil. Le Refuge de l’Aigle scintillait comme un joyau perché sur son rocher.

La montagne n’est ni bonne, ni mauvaise. Elle « est ». Elle est et elle reste… Sauvage. Splendide. Indomptable. C’est cela peut-être qui nous attire. Nous, frêles papillons se hissant vers sa lumière pour se sentir, durant de brefs instants, comme immortels.
Je me retournais. La Meije Ouest était toujours là. Et elle le sera toujours. Dorée à cette heure comme un petit pain sorti du four. Indifférente à ma peine. Insensible à ma honte. Comme un amoureux éconduit, j’espérais qu’elle me permettra, un jour, d’essayer de la séduire à nouveau.

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J’ai encore tant à apprendre. Visiblement, j’ai trop survolé les bases de l’alpinisme lors de mon stage UCPA. Il est idiot de se mettre en danger pour une photo, aussi belle soit-elle. Il est impardonnable de le faire lorsque c’est un compagnon de cordée. Combien comme moi, se pensant invincibles, ont goutté l’amer leçon de l’humilité et peuplent les cimetières ?

Ne pensez pas que la Meije Ouest est inaccessible. Je souhaitais juste partager mon (in)expérience. C’est une belle ascension accessible pour ceux qui sont plus consciencieux que je ne le fus. Et même si le sommet n’est pas votre but, atteindre le Refuge de l’Aigle, perché au-dessus des nuages, reste une très belle expérience à vivre.


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