Il y a longtemps de cela, je vous avais conté mon ascension de l’Emei Shan, en Chine, et de ses milliers de marches grimpant vers le ciel.

J’étais parti comme souvent : sur un coup de tête.

Un bus, un sac sur le dos, un appareil photo et cette conviction un peu idiote propre au voyageur solitaire qu’au fond, tout finit toujours par s’arranger. Je voulais atteindre le sommet pour photographier le lever du soleil. Le programme tenait en une phrase. Cela me semblait alors déjà une phrase de trop.

L’Emei Shan n’est pas réellement une montagne que l’on gravit. C’est un long, très long escalier auquel quelqu’un aurait oublié de donner une fin. Les marches succèdent aux marches, les cuisses commencent à protester, puis l’esprit finit par abandonner toute notion de distance. On avance parce que la marche suivante existe.

Sur la route, une vieille dame chinoise m’avait proposé de quoi manger. Ou alors est-ce le ventre qui a parlé en premier.

Après plusieurs heures d’effort, la prudence est une vertu qui se dissout rapidement dans la faim.

Je me retrouvai donc devant quelques morceaux de lard dont la blancheur évoquait davantage un nettoyage à la Javel qu’un élevage traditionnel, accompagnés d’un peu de riz et de feuilles dont j’ignore encore aujourd’hui si elles provenaient d’un potager ou du premier talus disponible.

Le repas terminé vint l’addition.

L’équivalent d’environ cinquante euros.

À l’époque, dans la Chine rurale, il fallait posséder un certain talent commercial pour facturer à ce prix quelques morceaux de gras et trois végétaux anonymes. La vieille dame possédait manifestement ce talent.

Je protestai en anglais, en français, en polonais. Un attroupement vint comme pour assister au cirque gratuit, je payais.

Il existe des batailles que l’on gagne avec du courage et d’autres que l’on évite simplement parce que l’on est épuisé.

Dépité et désormais convaincu que chaque auberge croisée sur la montagne abritait probablement un descendant spirituel de cette redoutable entrepreneuse, Surtout que są fille (ou une voisine, allez savoir) était venue me vendre les vertues de son logement. Vu le prix d’un simple repas de lard avec du riz, j’imagine qu’une nuit m’aurait coûté mon âme et plus encore.

Je décidai de continuer à marcher pendant la nuit plutôt que de chercher un hébergement.

La décision me sembla excellente.

Elle l’était beaucoup moins quelques heures plus tard.

J’atteignis finalement le sommet avec un feu dans les jambes et cette étrange lucidité que procure l’épuisement. N’ayant guère d’endroit où attendre l’aube, je me retrouvai à somnoler dans les toilettes du sommet de l’Emei Shan.

Il existe des photographies de voyage qui commencent dans des hôtels donnant sur le Bosphore.

Les miennes commencent parfois dans des toilettes chinoises.

J’attendis malgré tout mon lever de soleil.

Les nuages l’attendaient aussi.

Le ciel resta obstinément gris et la lumière que j’avais imaginée spectaculaire se révéla plutôt timide. Après tous ces efforts, la montagne avait décidé de ne rien montrer. C’était son droit. La nature n’a jamais signé de contrat avec les photographes.

Je pris quelques clichés et entrepris presque immédiatement la descente.

Restait alors à négocier avec les macaques qui peuplent certains passages de la montagne. Ils ont développé une conception assez personnelle de la propriété privée et observent les sacs des voyageurs avec l’attention méthodique d’un douanier ayant repéré une valise suspecte.

Certains se tenaient au milieu du chemin comme des gardes-frontières velus.

Je n’avais plus grand-chose à leur offrir si ce n’est quelques papiers de snacks trouvés au fond de mon sac à dos, ayant déjà laissé une petite partie de ma fortune à la restauratrice quelques kilomètres plus bas.

Ils me laissèrent finalement passer.

Je rentrai à bon port.

Aujourd’hui, cette aventure me fait sourire. Sur le moment, beaucoup moins.

Et c’est peut-être là l’un des grands paradoxes du voyage : les meilleures histoires naissent souvent des pires organisations.

Mais tout le monde n’a pas nécessairement envie de transformer ses vacances en anecodte à raconter au coin du feu.

Il faut parfois accepter une idée qui paraît presque hérétique au voyageur indépendant : se laisser organiser.

Quand l’aventure n’a pas besoin de devenir une épreuve

Pendant longtemps, j’ai associé le voyage à l’improvisation.

Partir seul. Prendre un train ou un avion sans trop savoir où dormir le soir venu, à l’arrivée. C’est d’ailleurs ainsi que je suis arrivé en Tanzanie avant mon ascension du Kilimandjaro. Marcher jusqu’à ce que la lumière tombe. Accepter les erreurs parce qu’elles font partie du chemin.

Cette liberté possède un charme immense.

Mais lorsque l’on voyage à deux, en famille, avec des enfants ou simplement avec quelques jours de vacances arrachés au calendrier professionnel, la perspective change.

Personne n’a forcément envie de consacrer deux jours sur sept à comprendre pourquoi le bus indiqué dans un guide n’existe plus depuis 2019.

C’est précisément dans ces situations qu’une agence de voyages peut avoir du sens.

Non pas pour supprimer l’aventure, mais pour supprimer une partie du bruit inutile qui l’entoure.

Les transports sont prévus. Les hébergements ont été vérifiés. Le budget est plus que lisible. On sait globalement où l’on va et ce que l’on achète.

Cela retire sans doute quelques possibilités de dîner à cinquante euros chez une grand-mère chinoise spécialisée dans le lard fluorescent.

J’accepte ce sacrifice.

Car voyager n’est pas nécessairement souffrir.

Nous avons parfois hérité d’une étrange mythologie du voyage selon laquelle une expérience ne serait authentique qu’à condition d’être inconfortable. Comme si attendre neuf heures un autobus sur une chaise en plastique permettait de pénétrer plus profondément l’âme d’un pays.

Parfois, on attend simplement neuf heures un autobus.

bonjour wc au fond du jardin

Il n’est pas nécessaire d’aller au bout du monde

J’ai également connu des voyages beaucoup plus simples.

Des séjours à deux à Rhodes ou en Turquie, notamment après la période du Covid. Rien qui puisse impressionner celui qui collectionne les tampons sur son passeport comme d’autres collectionnent les médailles.

Et pourtant, j’en ai rapporté de bons souvenirs, Je ne les échangerais pas contre certaines de mes aventures les plus lointaines mais ils gardent une place dans ma mémoire.

Je me souviens des parties de volley sur une plage grecque, poursuivies beaucoup trop longtemps sous le soleil, jusqu’à nous brûler la plante des pieds sur le sable.

Le lendemain, toute ambition sportive avait disparu.

Je passai une bonne partie de la journée réfugié à l’ombre d’un transat, souffrant en silence avec la dignité très relative d’un homme tenant un mojito à la main.

Le soir, la chaleur retombait.

Je sortais alors l’appareil photo.

Une nuit, je photographiai un bain de minuit. Au loin, les lumières d’une île grecque se reflétaient sur la mer. Les vagues brisaient les points lumineux et transformaient l’eau noire en une sorte de drap couvert de poussière d’or.

J’étais assez fier du résultat, je l’avoue.

Cette photographie m’apprit peut-être quelque chose que les années de voyage auraient dû m’enseigner beaucoup plus tôt :

nul besoin d’aller jusqu’à Tombouctou pour trouver une image qui nous parle.

Le dépaysement n’est pas proportionnel aux kilomètres.

Il existe au coin d’une rue, dans une lumière inattendue, dans un repas partagé ou simplement dans cette impression étrange d’être momentanément sorti de sa propre vie. Du métronome social et professionnel qui nous assoupi des jours, des mois, des années durant.

Voyage organisé ou aventure improvisée ? D’une nuit mouvementée sur l’Emei Shan aux séjours en Grèce, je raconte comment ma vision du voyage a évolué. Entre liberté, imprévus, voyage sur mesure et envie de partir sans stress, il existe finalement mille façons de vivre l’aventure.

Partir demain

Il existe enfin une forme de voyage qui conviendra davantage à ceux dont le rapport à l’organisation se résume à posséder un passeport valide : le voyage last minute.

Le principe est simple.

Aujourd’hui, vous êtes chez vous.

Demain, vous êtes peut-être en Grèce. Ou au Népal. Ou au Bouthan.

Pour peu que la valise soit prête, que les dates concordent et que votre employeur accepte avec philosophie l’apparition mystérieuse d’une demande de congé déposée quarante-huit heures avant le départ, on peut parfois trouver des offres particulièrement intéressantes.

Il faut simplement accepter de ne pas tout contrôler.

La destination vient parfois après l’envie de partir.

Et puisque nous serons probablement tous remplacés un jour par une intelligence artificielle capable de répondre à nos e-mails, préparer nos présentations et prétendre avec beaucoup de sérieux avoir « bien pris en compte les remarques du dernier meeting », autant profiter encore un peu de notre condition humaine pour prendre un avion. Un bateau. Un train ou un dernier taxi.

Pendant qu’il en est temps.

lever de soleil hautes alpes

Organiser sans enfermer

Et pour ceux qui frémissent déjà à l’idée du bracelet d’hôtel, du buffet à heures fixes et du guide brandissant un petit drapeau devant quarante touristes disciplinés, il reste une autre voie.

Le voyage organisé n’est plus nécessairement synonyme de voyage en groupe.

Il est aujourd’hui parfaitement possible de construire son propre circuit, de choisir ses étapes, son rythme, ses hébergements et ses activités.

Bref, de profiter de la sécurité d’une organisation sans renoncer à l’individualité du voyage.

C’est probablement là que se trouve le meilleur compromis.

Car au fond, la liberté ne consiste pas forcément à tout organiser soi-même.

Elle consiste surtout à pouvoir choisir ce dont on veut s’occuper.

Certains jours, j’aime encore partir avec un sac, un appareil photo et une idée approximative de la direction.
Un lieu simplement griffonné sur un bout de papier.

J’aime ne pas savoir exactement où je dormirai.

J’aime cette petite inquiétude qui accompagne l’inconnu.

Mais si demain je devais partir une semaine avec quelqu’un que j’aime, je ne suis pas certain d’avoir envie de lui offrir, au nom de l’authenticité, une nuit blanche dans les toilettes d’une montagne chinoise après un dîner hors de prix dont l’origine est plus que douteuse.

Avec les années, on apprend que l’aventure possède plusieurs visages.

Parfois, elle consiste à ne rien prévoir.

Parfois, au contraire, elle commence précisément parce que quelqu’un s’est occupé du reste.

Et lorsque tout est enfin organisé, il ne reste plus qu’à accomplir la chose la plus simple et parfois aussi la plus difficile.

Partir.