Récit aventure au Ladakh dans les Indes Himalayennes  : trek du Chadar. Suite de la partie 1 et partie 2.
Le Chadar, le Zanskar, le Ladakh… plus j’y songeais, plus ces noms me semblaient tout droits sortis d’une ancienne légende. D’un conte que l’on se raconte entre initiés. Ladak signifie pays des hauts cols ou pays des hautes passes. Un nom donné non sans raisons. Chaque matin, lorsque mes sourcils et mes paupières gelées daignaient me sortir du monde de l’obscurité, je regardais justement ces murailles de près de 600m de haut qui nous entouraient. Nous étions dans un royaume reculé, un recoin de la gorge sombre où se trouvait notre bivouac, alors que les premiers rayons souriaient aux déjà cols bien plus haut. Je ne savais pas où j’étais, pas de signal, ni GPS, ni quand je serais là où je devrai être. Étrange réveil que celui d’un monde sans smartphone.

En bas, dans le froid matinal, déjà s’affairaient les ladakhis, dans un cérémonial immuable. Dresser le camp le soir, préparer à manger, défaire le camp le matin. Le thé était ce fil qui vous extirpait réellement de votre torpeur pour vous ramener quelques instants à la vie. Il faisait si froid… on avait beau accumulé les couches, il vous frigorifiait les os.

Ici, seuls quelques buissons poussiéreux cassaient une certaine monotonie minérale. Rien à voir avec ces oasis de verdures, émeraudes naturelles flamboyantes qui hypnotisaient le voyageur autour de Leh, capitale du Ladakh, et qui contrastaient avec l’ocre chaleureux de la pierre, le blanc hypnotisant des montagnes et sommets et le bleu glacé du fleuve qui courait à nos côtés. A chaque fois le réveil semblait être un rêve étrange qui me surprenait pas sa longueur. Que faisais-je ici dans ce climat difficile, à me geler les mains dans un ruisseau pour décrasser ma peau salie par les feux de camp et la sueur de la marche ? Que faisais-je ici à marcher sur un fleuve partiellement gelé ? Était-ce vraiment une aventure que je vivais, que j’ai vécu, où l’ai-je rêvé ?

Il fallait repartir, oui, il le fallait. Chaque pas en avant semblable à une aventure. Notre corps hurlait à la torture lors des premiers pas bancals sur la glace souvent traître. Sous nos pieds le fleuve qui coule, tumultueux, imprévisible. Le Zanskar. Un souffle de vie et de mort, au reflets verts et bleutés sur lequel on porte nos espoirs pour arriver d’un point A à d’un point B en un morceau.

J’arrivais toujours le premier, avec mon guide, tirant fièrement mon traîneau, portant mon sac. Suant à raison pour les kilomètres parcourus plus rapidement que la « caravane » qui se traînait d’hier. Ici là, une maison au bord de la route. Plus haut un village perdu dans les montagnes. Le nom de ce village est Nyarak je crois, mais rien n’est moins sûr de mes notes éparses. Dans ce village, je ne sais comment, une ligne téléphonique passait. La seule, du reste, qui la maintenait en contact avec la civilisation. Je ne voyais pas de poteaux électriques, je ne sais comment la machine tournait, elle semblait venir d’un autre âge. On m’explique que les gens font la queue longtemps dans l’espoir d’échanger quelques mots avec ceux partis au loin, pour de longues semaines, le plus souvent des mois, pour gagner leur vie à la ville. Ici les chaumières sont construites de manière contigu avec les étables. La chaleur des bêtes réchauffe les hommes. Les enfants jouaient dans la neige avec un traîneau de bois bricolé. Deux planches et de la corde, il n’en faut pas plus pour brûler leur trop plein d’énergie dans l’insouciance du quotidien. J’étais pareil à eux à ce qu’il me fut une éternité.

J’aurai aimé avoir eu le temps de rester plus longtemps. Je ne reverrais jamais sans doute ce village. Plus jamais ainsi. Plus jamais tout court. J’essaie de retenir ce lieu en ma mémoire pour y revenir plus tard. Un jour il y aura une route qui s’en approchera peut-être… des antennes relais disséminées sur les cols aujourd’hui immaculés retransmettront peut-être un match de foot de coupe du monde. Un jour, ce village sera peut-être totalement abandonné comme certains villages alpins car tous auront choisi une vie plus simple à la ville. Ainsi en va le changement, quoique, à un rythme bien plus lent que la moyenne sans doute…

On ne reste pas longtemps, il faut se presser et redescendre avant la nuit alors que le temps se fait gris et que l’on a du mal à distinguer le sol du ciel. On avait bien mis 1h pour monter et il en fallu bien plus pour redescendre. Éviter de se perdre dans le désert blanc, éviter de glisser dans une ravine.

Un black tea au lait de yak gras et salé nous réchauffera, en fin de course, le corps et les doigts. Une impression de manger du beurre chaud, cela vous colle au palais mais je n’ai pas le luxe d’être plus exigeant. Je suis au chaud, les hommes parlent. Un jeune ladakhis me demande si j’ai une petite copine, si elle est blonde. Il dit qu’il rêve des blondes mais qu’il n’y en a pas ici, à part les touristes et avec les touristes, sa tchatche ne prend guère, malheureusement. Il a plusieurs copines lui, me raconte t-il fièrement. Une dans chaque village où il s’arrête lors de ses allers retours sur le fleuve et il rit à une remarque d’un autre porteur que je ne comprendrai pas, dévoilant des dents blanches resplendissantes. Je me suis toujours demandé comment certains faisaient-ils pour avoir un sourire aussi immaculé ? La génétique aide, premièrement, mais j’appris bien plus tard que les céréales de mon enfance étaient en fait que des morceaux de sucre avec un peu de « céréales » trempées dans du lait. On ne peut même plus, de nos jours, faire confiance aux céréales bien-aimées de son enfance…

Lorsqu’on avait fait le tour des histoires et que le temps du dîner était passé, il ne restait plus que le silence et les douces promesses d’un sommeil réparateur. On se serrait tous dans la même pièce. On se terrait dans notre sac de couchage comme on povuait. Étant arrivé bien plus tôt que tout le monde avec mon sac à dos et mon traîneau, délestant ainsi de ces poids les porteurs, j’avais l’honneur d’avoir pu choisir ma place et donc d’être près du feu qui s’éteignait tout doucement. Je m’endormais face aux petites flammes qui crépitaient dans le réchaud bricolé… il y avait constamment une odeur de fumée dans la pièce car l’aération était plus que limitée et le conduit d’évacuation de la fumée loin d’être optimal. C’était spartiate mais comparé à la tente près du fleuve qui givrait de l’intérieur et des traîneaux de bois comme matelas, c’était grand luxe. On ne se lavait pas, il n’y avait pas de douche, pas d’eau chaude à part un bol le matin pour se débarbouiller. On dormait avec les vêtements du jour.
Avec le recul, je me dis qu’une intoxication au monoxyde de carbone serait vite arrivée. La petite mort douce. Le sommeil du bienheureux dont on ne se réveille jamais…

Mais on se réveillait quand même. Difficilement, certes, mais on se réveillait. Ce n’était pas l’hôtel au bord de la plage all inclusive, non, mais on avait pas à se plaindre. Chaque matin, un petit thé chaud nous attendait au réveil et il me suffisait de cela et d’un estomac bien garni pour repartir avec une grimace que l’on aurait pu confondre avec un sourire. Mais peut-être que je souriais vraiment, grisé par un monde dont les règles étaient plus simples que le nôtre.

Dernier jour de marche. Des passages plus sinueux. Des gorges étroites où le fleuve n’était plus que glace. La caravane se resserre pour le dernier passage difficile. Difficile car il faut marcher sur une plaque à moitié submerger, impossible de montre sur les parois trop escarpées, l’eau arrive jusqu’en haut du genou. On enlève les chaussures, on enlève les chaussettes, on met directement des bottes.

L’eau rentre dans les bottes. On marche dans l’eau comme des canards. Les pieds dans l’eau, les bottes dans l’eau. Quel est l’intérêt des bottes me direz-vous alors ? Il est simple, ne pas directement marcher pied nu sur la glace. Une meilleure adhésion. Évitez les engelures directes est aussi une bonne raison. On crie, le froid surprend, on rit comme des gosses. Je ne dérogeais pas à la règle. C’est loin d’être agréable. L’ambiance est certes à la rigolade, pour dédramatiser et se donner de la force, mais certains visages de guides et porteurs sont plus graves et soucieux. La plaque est submergée, elle peut craquer, elle peut rompre. Ils testent délicatement le passage. Il ne faut pas dévier de leurs pas. Il ne faut pas la surcharger. Si on tombe dans le fleuve, on risque d’être emporté rapidement et on peut alors, par la force du courant, passer sous la glace sans que personne ne puisse rien y faire. Cela en est alors fini. L’hypothermie ou la noyade. Un mauvais pas, pas de chance, c’est la mort. Après mon guide, je passe dans les premiers.

Au dernier virage, on ne riait plus. La tension était palpable. On passe un à un. Contre la paroi, dans nos bottes submergées. On est assez tendu. On est seul. On ne peut compter quasiment que sur soi-même. On n’a rien pour se raccrocher sur se sol glissant et lisse comme un miroir. On se concentre. On souffle doucement. Cela fait déjà 20min que l’on traverse les passages. Je ne sens plus mes pieds. J’ai l’impression de pousser des blocs de pierre à chaque pas. Surtout ne pas glisser. On rie encore un peu lorsque notre pied patine, un rire nerveux totuefois. Un pas après l’autre. Doucement. C’est long ces 20 derniers mètres d’incertitude.

Enfin, on arrive à la plaque de neige. On respire enfin, plus confiant. Nous voici sur le sol plus solide. On y monte difficilement. Chacun tirant sur les bottes de l’eau où l’eau avait déjà commencée à former quelques glaçons à l’intérieur. C’est pénible, nos pieds ne répondant quasiment pas à nos souhaits. Il faut parfois s’y mettre à plusieurs pour enlever une botte de l’un de nos compagnons. Nos pieds ont la dureté d’un métal froid. On se les frictionne des plus vigoureusement. On ne peut pas non plus s’éterniser. On a encore du chemin à faire jusqu’au dernier camp. Il faut remettre nos chaussettes, nos chaussures et marcher. La marche, cela réchauffe un peu. Le premier groupe est prêt.

C’est là que l’incident arriva.

Il posa sans doute un pied en dehors du passage. C’est ce que certains ont dit. Voulait-il voir comment les autres avançaient, a t-il entendu un bruit, un craquement, voulu t-il se retourner pour prendre une photo ? On ne le saura pas. Il n’était pas plus lourd, ni plus maladroit qu’un autre. Un simple mauvais pas. Une plaque fragilisée par le passage…
Toujours est-il que la plaque de glace commença à se rompre et à se retourner sur elle-même, comme au ralenti. Son corps glissa. Il poussa un râle de terreur. Il fut immergé jusqu’au cou et si ce n’est l’intervention avisée d’un porteur qui sauta sur le bout opposé pour compenser, mettant aussi sa vie en péril, la plaque se serait retournée sur lui et il aurait fini sous l’eau, emporté par le courant. Probablement mort. On ne vit rien de l’incident qui survint derrière une paroi. Notre groupe avançait déjà vers le dernier camp.

On arrive au « camp » provisoire ; un abris insalubre où habitent des travailleurs népalais ainsi que leurs famille. Ils construisent dans des conditions difficiles la route qui reliera à l’avenir la vallée enclavée jusqu’à la ville de Leh. C’est le chemin qui longe le fleuve en somme. Un jour le mythique trek du Chadar n’aura peut-être plus de raison d’être. Peut-être. Là où passait les hommes sur le fleuve gelé, passeront les camions et les hommes par la route. Mais peut-être n’en sera t-il pas ainsi.

On a eu le temps d’apprécier un thé au campement. Le reste du groupe ne vient pas. On revient donc sur nos pas. Ils se sont perdus, ils n’ont pas pris le bon chemin ? Enfin on les retrouve. Ils nous racontent toute l’histoire. L’indien est frigorifié. Son regard est hagard. Ses vêtements trempés ont commencé à geler, il doit faire -10 dehors, la lumière tombe, cela va encore baisser plus rapidement. Il faut presser le pas, ne pas lui donner le temps de se poser pour peut-être ne plus jamais se relever. Il faut avancer, le maintenir en mouvement. Il n’y a pas de véhicule qui puisse venir nous chercher pour le moment.

On arrive enfin au camp, on le réchauffe près d’un feu. Depuis le camp, la route cabossée à flan de falaise monte et commence.

Après ce qui me semble quelques heures, des 4×4 arrivent. La nuit tombe sur les routes enneigées où, malgré nos quatre roues motrices, nous avons du mal à passer. Il fallu une ou deux fois sortir pour pousser, dans la nuit, un véhicule embourbé. On s’élève peu à peu au-dessus du fleuve. Nos têtes balancent au rythme des virages. La neige se teinte de bleu au soleil couchant. Quelques-un s’assoupissent. J’en fais de même, peinant à garder les yeux ouvert dans cette berceuse mécanique. Ils nous emmènent au village. Le village de Zangla me semble t-il. Là on se réchauffe pour de bon, ainsi que notre miraculé, assis près du poelle chez l’habitant. Dans la pièce principale, une télé ronronne au son des programmes, des variétés aux couleurs criardes qui semblent sorties des années 80. Rare divertissement auquel nous fait profiter la femme de maison alors que l’électricité fonctionne, me dit-on, que quelques heures par jours en hiver. On partage le repas, exténués. Le lendemain, le charme glacé et intemporel de la vallée du Zanskar se dévoile.

Le monde est blanc, illuminé, le village semble baigné par la lumière des dieux. J’imagine que les vallées encaissées dans les hautes montagnes devaient être ainsi, il y a bien longtemps, avant les routes, avant les trains, avant les nombreuses routes qui ont façonné le paysage… lorsque les hommes, assaillis par l’hiver, se blottissaient des mois durant dans leurs chaumières et leurs petits villages de pierres au ruelles étroites. Le monde semble autrement plus calme ici. Plus beau, à sa manière. En rien je ne minimise la rudesse du climat et des conditions de vie mais on ne peut oublier la beauté des lieux. Ce genre de paysages immenses, qui nous semblent infinis… nos pensées se perdent dans la contemplation, notre esprit s’élève. Il rejoint un temps perdu fait de légendes. On a envie de pleurer dans ces moments. Je fus l’espace d’un instant submergé par l’émotion tellement je trouvais cela beau. Je n’avais pas d’autres mots. Je souhaitais remercier l’univers de m’avoir offert à la vue cette magie.


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