C’est curieux de se dire qu’une simple randonnée peut « sauver » un voyage à elle seule. Quelques pas pour ne pas couler. Quelques pas pour ne pas sombrer. Pourquoi ? Parce que jusque là, la Birmanie ne m’avait pas vraiment offert le dépaysement que j’espérai et que j’avais moi-même sans doute par trop idéalisé au travers de contenus vidéos. Heureusement, l’aigreur du voyageur chancelant qui m’empêchait d’apprécier pleinement mon voyage dans le royaume de Myanmar, probablement due à mes problèmes de santé qui me poursuivaient depuis mon arrivée il y a quelques semaines de cela à Mandalay, s’estompèrent peu à peu lorsque j’entamais ce trek birman depuis Kalaw en direction du lac Inle. Ce fut 3 jours de retrouvailles avec la nature, ce fut 3 jours de nouveau en paix avec moi-même. 3 jours de rencontres, de quelques photos, de bons petits plats, sans aucun doute, parmi les meilleurs, sinon les meilleurs que j’ai eu le plaisir de déguster durant ces dernières semaines. Ce trek, ce fut ma réelle bouffée d’oxygène en Birmanie. Au fond, j’ai un seul regret à vous partager, qu’il fut aussi court.

J1 Kalaw jusqu’au village de Kyauk Su Poah

  • distance : environ 18 km
  • temps : 7h
  • difficulté : facile à moyen – (selon la chaleur et la pluie)

Depuis notre hôtel à Kalaw, je prends mon sac à dos et je me rends jusqu’à notre agence de trek locale. J’y rejoins Merette (une suisse) et Brice (un français de la belle île de la Réunion, cf le GR de la traversée) que j’avais rencontré la veille alors que je parcourais quelques rues de Kalaw à pied, d’agences en agences, essayant de trouver un groupe qui effectuaient également ce trek de 3 jours pour réduire les coûts.

J’ai bien envoyé 5 mails aux quelques contacts et agences donc les cartes de visites traînaient à l’hôtel et d’autres que des collègues m’avaient recommandé mais le mailing s’est avéré infructueux. (chose amusante, une des agences à qui j’ai écrit vient de me répondre, au lendemain de mon retour, quasiment 2 semaines après l’envoi de mon mail) Au final, rien ne vaut de se déplacer à pied et de tenter sa chance. C’est ainsi qu’après ma troisième ou quatrième agence, dans une petite rue adjacente à la rue principale, je croise pour la première fois ce gentil couple qui s’informe, lui aussi, des conditions pour réaliser cette rando de 3 jours jusqu’au lac Inle. Après quelques échanges, on se dit qu’on peut le faire ensemble. Sur l’insistance de Brice, bien plus charitable que moi, on accepte également de laisser 2 places de plus pour ceux qui auraient à cœur d’effectuer le même trek avec départ le lendemain. Il faut dire que hors saison, les départs sont peu nombreux.

Chaque buffalo mâle adulte vaut 1000e, Jolene en a compté 20, c’est donc ce que l’on considère ici comme une « riche » famille. Ils sont utilisés dans les champs escarpés de manière traditionnelle. Aujourd’hui, cet enfant qui monte les buffalos comme d’autres montent les chevaux fait l’école buissonnière façon Tom Sawyer.

Les chemins de terre,après le passage de la pluie et des troupeaux, offrent un exercice d’équilibriste quelques peu périlleux à celui qui souhaite rester propre en négociant pour le mieux son passage.

C’est ainsi que le lendemain, on fait la rencontre de notre couple de voyageurs surprise : un jeune couple d’israélien : Amit et Adi pour qui ce trek jusqu’au lac Inle est leur premier trek tout court. Sam, le directeur de l’agence nous confit à notre jeune guide Jalene. La sentence tombe, avec mes 33 ans, je suis l’ancien de la bande. Peut-être que, réellement, comme le dit Merette, je ne les fais pas malgré mes petites rides joviales dans le coin des yeux. Peut-être est aussi cet air insouciant malgré ces difficiles dernières semaines en Birmanie qui a su mettre à rude épreuves mes défenses immunitaires… je crois que partir en trek m’enlève un poids sur le cœur. Je ne veux pas me l’avouer mais la Birmanie citadine et celle des temples ne m’ont pas si enchantés que cela. La chaleur et l’humidité ne sont pas mes amis. Je sens cependant, en mon for intérieur, que ce trek va tout changer. Ce fut le cas.

 

Je tiens à vous prévenir. Il n’y a pas de sommets blancs immaculés qui apparaîtront au loin , tel un demi rêve éveillé, comme vous pouvez les découvrir lors de vos trek au Népal. (il y en a en Birmanie mais pas dans cette région, c’est dans la région de Kachin avec la frontière avec la Chine. Pour tout vous dire, j’espère partir la découvrir ) Cela ne sera pas non plus un monde végétal qui s’ouvre à vous après les arides passages minéraux comme sur le Gr20 en Corse, non, cela ne sera rien de cela. Cela sera simplement un peu de marche et de dénivelé au milieu des champs et des villages birmans. Parfois, j’ai l’impression de me retrouver sur le trek des volcans d’Auvergne, au milieu des vaches, la chaleur et quelques arbres exotiques en plus.

Notre première rencontre avec des fermiers, 30min après le début de notre trek.

l’un des arbres multi-centenaire dont nous croiseront la route… un paradis pour cabanes ?

Cependant, c’est ce calme, cette coupure avec le bruit, la poussière des villes, un certain empressement quotidien qui m’ont fait tant de bien. Le premier repas préparé par Jolene est à lui seul une révélation. Un doux pansement sur une plaie intérieure. Plus de mauvaise surprise, plus de pression sur le choix, c’est simplement délicieux.
On mange chez l’habitant, dans la pièce principale, assis par terre, avec une petite table centrale épurée de tout meuble. Cela a un parfum de Japon à la campagne. Un poster géant, façon bande annonce de film, du petit dernier de la famille qui vient de faire ses classes chez les moins bouddhistes est accroché sur le mur. Il nous toise de son regard sévère. Autour de nous un meuble à prière et d’offrandes pour Bouddha avec, à ses pieds, quelques morceaux de bananes et de l’encens. Sur les murs, de modestes petits cadres, en comparaison du poster géant, avec des photos de familles. Nulle télé, canapé, bar coloré. Une pièce commune à vivre. Sans meubles, sans chaises, alors que l’on retrouve le point de vue de l’enfance, à même le sol, on se rend compte du volume que prend au final une petite pièce vidée de ce qui nous paraît essentiel. La lumière rentre par les petites fenêtres de bois craquelé par les averses, une femme travaille le jardin à côté de la maison. Une quiétude plane sur l’ensemble.

Le propriétaire de la maison de notre déjeuner. J’apprécie beaucoup ce portrait. Il m’a été plus difficile que je ne le croyais de prendre des portraits sur ce trek. Non que les gens refusent mais il n’est toujours pas évident, à mes yeux, de briser ce mur de respect et de timidité pour capturer avec mon appareil imposant l’âme du photographié. J’apprécie d’autant plus cette photo car elle retranscrit à merveille la bienveillance qui se dégage de son visage pétrit par les ans.

Le repas arrive. Je regrette d’avoir encore quelques difficultés de digestion et de ne pas pouvoir finir tout ce qui nous est servi. Une bonne petite soupe, quelques morceaux de poulet fermier, une salade d’avocats… le tout provient des champs que nous avons traversé. Affamés que nous sommes, chaque plat est plus dévoré que savouré. Repus, on s’effondre tous sur le sol, comme par un coup de baguette magique pour une sieste salutaire. La mienne fut courte, même si j’entame ce trek avec une forme incertaine, il m’en faut plus pour me fatiguer. Je m’assois à l’ombre du porche, près de l’entrée et je regarde la vie se dérouler sous mes yeux. Le vent caresse le carré de piments qui fait office de pelouse. Des enfants jouent à s’arroser près d’un petit puits qui recueille l’eau de pluie. Jolene discute avec l’ancien du village qui est également le propriétaire de la maison où nous nous trouvons actuellement. Il discutent dans un bâtiment adjacent au notre, fait de planches de bois, à l’intérieur noir de suie. Ce bâtiment fait office de cuisine avec un petit feu de bois qui brûle encore dans un coin. Face à cette scène, c’est comme si je remonte le temps. Cela me rappelle la campagne polonaise il y a quoi, au moins 25 ans de cela. Un quart de siècle… je m’étonne moi-même d’avoir déjà des souvenirs qui se mesurent dorénavant au quart de siècle. J’avais 8 ans alors.

Les autres s’éveillent. Peu après, on fait nos adieux. Je demande la permission que j’obtiens avec le sourire (la photographie de portrait n’est vraiment pas évidente) et je prends une photo souvenir de l’ancien qui, malgré ses 78 ans, garde bon pied, bon œil. Il nous observe sur le départ, ses yeux brillants et malicieux, le visage illuminé par un sourire bienveillant. Je me retourne. Je croise probablement le regard pour la dernière fois. Échanges éphémères du bout du monde. Le temps passe vite sur les sentiers lorsque les conversations s’enchaînent. Je fais quelques photos de ci de là, lorsque je ne m’oublie pas dans mes propres pensées qui vaguent et se perdent sous la chaleur des rayons.

Lors d’une courte pause près d’un rocher depuis lequel s’étale plus la vallée parsemée de quelques villages, étincellent à l’horizon les montagnes verdoyantes. Combien de routes se perdent dans ces forêts, je m’interroge. Notre guide Jalene qui me voit suer à grosse goutte me demande, sur le ton de la plaisanterie, si mon sac Osprey de 48L, bien gros comparé aux petits sacs à dos de mes collègues trekkeurs, ne contiendrait pas, par hasard, mon drone. Et c’est le cas, je l’ai bien sur moi mon petit Mavic Air que je ne sortirai qu’une seule fois durant ce trek (ne me demandez pas pourquoi, ce n’est pas les occasions qui ont manque, je ne comprends toujours pas moi-même, la chaleur peut-être). C’est bien le cas. Je le sors et je prends quelques photos et quelques prises vidéos.

village vu du ciel

Avant d’arriver au village de Kyauk Su Poah, quelques nuages se sont levés et l’air est chargé du doux parfum d’une prochaine averse. Les gamins des environs font une partie de foot. Je ferme les yeux et défilent devant moi des souvenirs d’enfance où moi aussi je mordais la poussière,  jouant jusqu’à ce que la nuit tombe sur le terrain à la terre ocre du quartier. Je me change, les premières gouttes tombent et on courent rapidement s’abriter sous le porche d’entrée. Le timing est idéal.

Brice de Nice de la Réunion qui prend la pause 🙂 Si vous lisez ce message et que vous avez instagram, vous pouvez le retrouver sur @blackfrelon avec Merette, ils voyagent depuis 8 mois. Brice s’est promis de publier plus mais entre nous, je pense qu’ils sont tout simplement davantage préoccupés par le fait de kiffer leur voyage et rapporter de beaux souvenirs que de succomber à la folie des réseaux sociaux.

On monte dans la chambre en laissant nos chaussures à l’entrée. Se dévoile une grande pièce commune au bois vieillot. Nos lits sont à terre, à même le sol. Quelques couvertures et un oreiller. C’est spartiate mais cela me convient. On sent immédiatement que l’on fera chambre commune avec quelques moustiques, araignées voir d’autres invités. La prophétie ce réalisa et je me rappelle encore de la souris qui me sauta par dessus le visage alors que j’essayais de fermer les yeux. Elle trouva refuge derrière la statue de Bouddha que nous ne pouvions évidemment pas déplacer. Par contre, l’araignée poilue eut droit à une chasse à l’homme digne de ce nom et cela se termina par une mise à mort brutale.

L’averse passée, on explore un peu le village en s’arrêtant au seul petit commerce local. Entre canettes coca et rouleaux de PQ, il est amusant -ou désespérant, au choix- de se dire que qu’importe le lieu où l’on se trouve, dans un village birman ou dans un refuge aux portes de l’Everest, Coca Cola est toujours là si on veut étancher sa soif de boisson sucrée. Je me laisse tenter, ça et un rouleau de PQ.

Alors que Jolene prépare le repas, je pars me laver à l’eau de pluie entre deux bâches sous le regard étonné d’un vache broutant tranquillement dans son établi et les quelques moustique qui m’entourent. Les WC se trouvent dehors, à l’ancienne, un trou dans une cabane avec une bassine d’eau et un bac pour jeter le PQ usagé.

voici nos wc.

Après quelques batailles rangées avec les moustiques et mon retrait face aux lourd tribu payé par mes cuisses face à ces assauts impitoyables, me voilà enfin débarbouillé. Portant quelques vêtements secs et propres, je suis prêt à affronter quelques parties de cartes sous la lumière d’une ampoule alimentée par le générateur. Pour certains, la bataille face à la nuit est une bataille de chaque instant. A nos yeux, ce privilège est acquis, pour d’autres non. Ici, les gens suivent davantage le cycle de la lumière avec des réveils très matinaux.

Le dîner arrive alors que la chance aux cartes me fait défaut. Le jeu auquel on joue offre la possibilité d’avoir une position perdante qui mixe le trou et le postérieur. Évidemment, je suis perdant, le dîner est donc le meilleur moment pour remettre les pendules à zéro. Les heures passent, la fatigue nous rattrape et la nuit nous trouve alors que le générateur apporte son dernier souffle.

Jolene m’annonce que le soleil devrait se lever vers 6h. Je mets courageusement mon réveil et cherche le sommeil sur le sol peu amène. Mon dos ne me remercie pas mais mon esprit part en balade dans le royaume de Morphée. D’ici quelques heures, départ du village de Kyauk Su Poah.

(la suite prochainement)