A l’occasion de l’International Mountain Festival à Brixen dans les Dolomites, j’ai été invité à découvrir le Sud Tyrol (je ferai un article photo à part) et j’ai eu la chance d’échanger quelques mots avec le grand Alex Honnold.  Pour ceux qui ne connaissent pas Alex Honnold, c’est un des meilleurs, sinon considéré comme le meilleur, en ce qui concerne les ascensions en solo intégral. Bien que, comme il le s’amuse à le répéter lui-même, dans le mesure où ils ne sont pas si nombreux, ce n’est pas difficile de faire parti des meilleurs.

De là, survient, pour certains, une autre question, qu’est-ce que le solo intégral ?

Le solo intégral, c’est un style à part en escalade. Pas d’assurage, pas d’équipement de protection (à la différence de l’escalade libre), une hauteur importante (à la différence de l’escalade en bloc), hauteur que l’on pourrait qualifier d’improbable, impossible pour le commun des mortels, qui implique de graves blessures voir la mort en cas de chute. Je pense que, comme moi, certains d’entre vous ont vu Alain Robert (corocico) grimper des tours sans assurage dans les années 90. (on ne résume souvent Alain Robert qu’à ses prouesses solos dans les grattes-ciels, beaucoup plus médiatisés que ses 15 solos entre 8a et 8b, merci wikipédia).

Alain Robert avait d’ailleurs envisagé El Capitan dans les années 90 mais la voie Freerider n’existait pas alors. Qui sait, si Alain n’avait pas été happé par les grattes ciels… l’histoire aurait pu s’écrire autrement.

(source).

Regardez ce jeté de Dan Osman qui me donne des sueurs froides. A chaque fois que je regarde ces quelques secondes, mes mains deviennent moites !

(Dan Osman est malheureusement décédé dans le parc du Yosemite en 1998 par, ironie du sort, une corde qui a lâché lors d’un saut controlé)

Alex lui a d’ailleurs rendu un hommage sous la forme d’une ascension clin d’oeil sur la même voie : Bear’s Reach.

Bon, je pourrai continuer longtemps ainsi en refaisant la chronologie de l’évolution du solo intégral mais là n’est pas le sujet 😉

Comment font-ils alors ?

Ils doivent prendre drogues  je pense… Ils s’entrainement constamment, en respectant une discipline drastique, tant mentalement que physiquement, pour ne pas chuter car la chute, pour ces funambules des parois, s’apparente souvent à un ticket direct vers l’au delà.
Néanmoins, quand on voit Alain Robert, notre spiderman français, faire une chute de 15m en 1982, tête la première. 6 jours de coma avec pronostique vitale engagé et un diagnostique des médecins affirmant qu’il ne pourra plus grimper rempilant tout de même un an après (et toujours actif depuis même s’il en a gardé des séquelles), on se demande si ces athlètes ne viennent pas d’une autre planète.
Au delà de la maîtrise technique de top niveau partagée par d’autres grimpeurs (voir dépassé avec le tchèque Adam Ondra qui fait de l’escalade libre et joue dans sa propre catégorie avec une voie ouverte cette année en Norvège cotée 9c), le solo intégral demande un mental d’acier. Les commentateurs sur youtube concernant les vidéo en solo intégral suggèrent plutôt des « balls of steel » (je vous laisse traduire) et se demandent d’ailleurs comment ils font pour les soulever !

Et il a fait quelque chose d’important ton Alex pour que l’on parle de lui ?

Rien de bien folichon, en somme, il a grimpé un petit mur…

So stoked to realize a life dream today 🙂 @jimmy_chin photo

Une publication partagée par Alex Honnold (@alexhonnold) le


Alex Honnold a de nombreux faits d’armes qui lui valent, depuis de nombreuses années, le respect de la communauté du monde de l’escalade (solo du Half Dome, traversée du Fitz Roy)… mais sa dernière ascension représente un exploit dont l’écho a porté bien au-delà du cercle restreint d’initiés et de pratiquant de la discipline. Je suis tout sauf un expert de l’escalade mais ce qu’il a fait, à mes yeux, s’apparente à la première ascension d’un 8000m hivernal voir l’équivalent, dans sa discipline, de la conquête de l’Everest. (note : le pionnier de la discipline, Peter Croft, a dit lui-même qu’il n’y a rien au-delà…)


Je me trompe peut-être mais je le vois ainsi. Alexa Honnold a, cet été, le 6 juin, réalisé en 3h56 exactement, l’ascension en solo intégral du mythique El Capitan, un mur de granite de 900m de haut, par la voie freerider. C’était son rêve, son obsession depuis des années. Un but pour lequel il s’est longuement préparé.

Et donc, j’ai rencontré Alex Honnold.

Je ne cours pas les festivals outdoor pour les interviews. Je ne suis pas journaliste de métier, l’interview d’un grand athlète est un format que je ne maîtrise absolument pas. Lors de cette balade matinale jusqu’au refuge, il y avait plus de 40 journalistes étrangers souhaitant recueillir la parole d’Alex. Avant de prendre le téléphérique, j’ai pu l’approcher. Je lui ai dit bonjour, je lui ai serré la main. Alex (on va être familier) est apparu très calme. Il se dégageait de lui une bienveillance juvénile, aucune arrogance, aucune agressivité, aucune impatience. On sent que l’on a en face quelqu’un de profondément humain, de très terre à terre. On sent qu’il partage et qu’il a incorporé la philosophie de vie de son partenaire d’ascension (pas pour El Capitan vu que c’était du solo intégral), Conrad Anker, qui sonne ainsi « be good, be kind, be happy » Son bon, soit gentil, sois heureux.

Alex fut un peu flashé en mode paparazzi tout du long mais il resta disponible pour celui qui souhaitait échanger avec lui quelques mots. J’ai laissé les pros faire leur job en espérant peut-être avoir la possibilité de lui parler à un moment où la tension sera retombée. Eux sont journalistes, ils ont des obligations, ils doivent sortir leur papier, leurs photos. Moi et mon blog outdoor 1001pas, on n’a, au fond, aucune pression. Je pourrai même me contenter de retranscrire ses échanges avec quelques journalistes alors que je marchais à quelques pas derrière lui. C’est tout de même étrange de marcher derrière un géant. Géant non par sa taille ou son égo mais ses accomplissements.

J’aimerai bien avoir quelque chose d’intéressant sur quoi l’engager. Mais que dire ? Y’a t-il une question à lui poser à laquelle il n’ait déjà répondu ?

Je n’aime pas répéter les choses ni faire répéter les gens. J’étais avec Jocelyn Chavy, le rédac en chef du journal outdoor Wider qui, quant à lui, est plus au fait de ce genre de rendez-vous. Il a le savoir, la manière. Il connait les athlètes dont Alex depuis des années.
Toutes les questions concernant la préparation, la gestion de la peur sont des questions qui lui ont déjà été posées et auxquelles il a du se soumettre de nouveau. En même temps, ce qu’il accomplit, lui et ses semblables, est tellement incompréhensible que l’on essaie à chaque fois de connaître la recette de sa potion magique.

5 minutes avant d’arriver au refuge, les journalistes l’ont laissé quelques peu respiré c’est donc le moment où le blogueur vient porter le coup de grâce. On a échangé sur le souhait du gouvernement Trump de souhaiter supprimer la protection de certains parcs en autorisant les forages. L’environnement est une problématique qui lui tient à coeur et il suivait visiblement le sujet de près. J’étais persuadé que j’avais enregistré sa réponse (il était très prolixe sur le sujet) mais ce n’est pas le cas (amateurisme quand tu nous tiens). On a fini sur une note décontractée où je lui ai demandé si, comme nous les français, il a la nostalgie des plats de chez lui en voyage. (personnellement je rêve souvent de la fraîcheur d’une bonne salade vinaigrette à l’étranger). Alex étant végétarien, il m’a répondu en souriant que ce qui lui manquait le plus était le guacamole et les plats épicés mexicains.

Qui est Alex Honnold ?

Il y a ceux, les incultes/idiots/rois du canapé qui le  traiteront de fou, d’inconscient, d’égoïste. Qui n’ont jamais compris et ne comprendront jamais la philosophie et les motivations d’un tel athlète. Le genre de personne pour qui l’accomplissement de toute une vie se résume à métro,boulot,dodo. Je ne porte pas ce genre de personnes dans mon coeur. Avec eux, on en serait encore à essayer de faire du feu dans les cavernes. Aucune audace, aucune ambition, aucune étincelle dans leur existence.

Moi ce que je vois c’est tout sauf un homme suicidaire. C’est un sportif qui repousse, dans sa discipline la définition du mot « impossible ». C’est quelqu’un bien au-dessus de la majorité d’entre nous en terme d’engagement sportif mais qui vous regarde dans les yeux et vous sourit d’une sourire franc et sincère quand il est en face de vous. Il a eu ses modèles qui l’ont fait rêver et, en mixant talent et travail acharné, après des dizaines d’années, il est devenu un modèle pour d’autres.

Quand je vois tant d’abnégation et de sacrifices pour réaliser ses rêves, cela me porte. Cela me donne envie, non pas de me jeter sur une paroi en free solo, ce qui, dans mon cas, serait réellement suicidaire… non, les accomplissements d’Alex me donnent envie de réaliser mes rêves. Aussi humbles qu’ils soient en comparaison, ils sont miens. Quand vous voyez un homme (ou une femme) rayonner autant parce qu’il a réalisé l’impossible, vous avez, au fond de vous, envie de faire de même.

Est-ce que son cerveau fonctionne différemment pour dépasser la peur de l’erreur, la port de la chute, la peur de la mort ?

Alex vous dira qu’après des années de préparation physique, de répétition et de mémorisation des gestes, de la voie, ce qu’il a fait n’était, au fond, qu’une chorégraphie. Une succession de gestes parfaitement maîtrisés. Il écoutait d’ailleurs tranquillement sa playlist pendant les 4h de son ascension. Celui que ses amis surnomment, monsieur « no big deal » (ce n’est pas grand chose) a appris à gérer la peur. A la dompter à forcer de projection et de préparation.

Quand je vous parlais, plus haut, de la philosophie de son collègue de grimpe qu’il a fait sienne « Be good », sois bon, Alex l’applique avec sa fondation à qui il reverse 1/3 de ses revenus. Durant ses échanges avec les journalistes, je me souviens d’une anecdote. Quand il a commencé à être connu, il a fait une pub. Il a dit qu’il avait gagné en 2 jours ce que sa soeur, travaillant dans le social, gagnait en quelques années. Il voulait rééquilibrer la balance d’où la création de sa fondation.

Et la suite ?

C’est la grande question que l’on pose tous à Alex. Quels projets ? Tu vas faire quoi maintenant Alex ? Il y a le film réalisé par  Jimmy Chin et Chai Vasarhelyi sur ce free solo légendaire qui devrait sortir l’an prochain. Il y a les conférences de présentation de son ascension qu’il mène en parallèle. En attendant, on peut se repasser des sections où on voit l’artiste à l’oeuvre… néanmoins, comme il nous l’a expliqué, El Capitan était un rêve, SON rêve, le rêve de toute une vie qui le berçait depuis des années et il ne se voit pas faire de l’alpinisme. Il n’a pas non plus une sorte de dizaines de « rêves de toute une vie » empilé à la suite de ce dernier comme on aurait une liste de course à cocher. En terme d’escalade pure, il aimerait réaliser des voies côtées 9 mais il n’a pas, pour le moment, pas de grand projet d’escalade dans son planning. La vie suit son court. Il a ses conférences, sa fondation, les projets avec ses sponsors…

Son projet en Angola en partenariat avec sa fondation.

Son ascension du Half Dome


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Ce voyage et cette rencontre ont pu se faire grâce à la participation de l’office de tourisme du Sud Tyrol ainsi que de l’International Mountain Summit que je remercie pour l’invitation. Mon avis reste totalement indépendant.